Voyage au bout de l’identité fasciste

Étincelle

Entretien avec Guy Cassiers

Guy Cassiers © Koen Broos

Guy Cassiers © Koen Broos

Vous mettez en scène Le sec et l’humide à partir d’un texte de Jonathan Littell, avant de vous attaquer aux Bienveillantes du même auteur. Qu’est-ce qui vous a décidé à travailler sur ces deux textes littéraires ?

Dans les deux cas, même s’il aborde la même période historique et bien qu’il traite des mêmes sujets, à savoir l’identité fasciste, les choses sont très différentes. Et les deux spectacles que nous montons à partir de ces œuvres seront également complètement différents. Le sec et l’humide est concentré sur une personne alors que dans Les Bienveillantes c’est presque toute l’histoire de la seconde guerre qui est racontée. Le sec et l’humide s’appuie sur les idées de Klaus Theweleit, un sociologue allemand dont les recherches abordent les relations entre la langue et le fascisme. Comment la langue peut expliquer l’identité fasciste ? Littell se concentre sur l’écriture du fasciste belge Léon Degrelle qui a travaillé pour les nazis. Ses écrits publiés après-guerre sont analysés par Jonathan Littell et Klaus Theweleit, qui essayent de comprendre la manière dont il explique les choses. Quels mots utilise-t-il pour expliquer ses idées ? C’est une chose qu’on va explorer dans le spectacle. Comment une langue peut créer une identité ? Au début du spectacle, un historien joué par un acteur est sur scène, debout à un pupitre, et explique ce qui s’est passé, revient sur la période, comme le ferait un historien. Petit à petit, doucement, va s’opérer un mélange entre ce que dit l’historien et ce que dit Léon Degrelle. C’est justement le travail que nous menons avec l’Ircam et qui consiste à recréer la voix de Léon Degrelle pour faire en sorte, pourrait-on dire, qu’il prononce aujourd’hui ce qu’il a écrit dans le passé. Le but est de créer une situation trouble, grise, où l’on ne sait plus trop qui parle. L’historien ou Degrelle ? Et ce à quoi on aimerait aboutir, c’est montrer qu’il y a presque un Degrelle en chacun de nous. Il faut pour cela, qu’avec sa voix, on rentre dans la tête, dans l’esprit de Léon Degrelle. En un sens, ce n’est pas très éloigné du début des Bienveillantes, où Max Hauer, le protagoniste, explique qu’il a fait toutes les choses condamnables qu’il n’aurait pas dû faire, et il ajoute que n’importe qui dans la même position les aurait faites. Il n’y a aucune différence entre Hauer et nous ! Placés dans les mêmes situations, nous aurions fait la même chose, des choses que l’on ne peut pas faire comme homme. Dans ce roman, Jonathan Littell parvient à entrer dans le champ mental du nazisme, et les cruautés auxquelles nous sommes alors confrontés ne sont pas seulement celles que l’on connaît, le génocide juif, mais se situent aussi au niveau de la réflexion des nazis, dans leur logique : comment organiser des choses comme ça ? Ceci entraîne un ensemble de questions que je souhaite proposer aux spectateurs, qui remettent en cause nos certitudes et qui construisent là encore un espace gris, un espace trouble, dans lequel nous nous sentons si mal à l’aise et que l’on va explorer dans les deux spectacles.

Comment aborde-t-on, du point de vue d’un metteur en scène, des textes littéraires à l’origine non prévus pour le théâtre ? Comment se fait l’adaptation ?

Depuis vingt ans, la communication a changé et modifié notre manière même de penser le monde, de dialoguer, etc. On est influencé par Internet, par Skype, par la télévision, par les films, etc. Toutes ces choses ont modifié la nature même du théâtre qui s’est affranchi de tout un ensemble de règles. On peut créer avec les matériaux que l’on a aujourd’hui, avec des espaces et des dialogues non fixés pour un acte. Du coup, pour moi, ce n’est pas la forme théâtrale qui compte mais c’est le contenu. Cette nécessité de contenu est la chose la plus importante. La forme est plus libre. Le théâtre que je développe mélange toutes les disciplines. Dans Le sec et l’humide, le son sera très important, au centre du spectacle. Mais les éléments visuels auront à la fois un rôle important autant qu’une véritable autonomie. Ce que j’essaie de faire, c’est de créer sur scène un dialogue entre les disciplines, qui ne doivent pas s’imiter l’une l’autre, mais dont chacune doit avoir la tâche de donner aux spectateurs une information et l’aider à construire sa propre « peinture ». Ce qui m’intéresse, c’est de rechercher l’artiste dans le spectateur. Il doit travailler dans un spectacle, il doit travailler au spectacle.

Guy Cassiers © Koen Broos

Guy Cassiers © Koen Broos

Avez-vous cherché à « compléter » les œuvres de Littell par des recherches historiques ? Avez-vous travaillé avec des historiens ? Et, de manière générale, comment abordez-vous l’Histoire dans votre travail ?

La première chose importante à dire, c’est que lorsque l’on parle de Léon Degrelle, on aborde une histoire que l’on ne connaît plus. On ne se souvient plus de Degrelle, ni en France ni non plus en Belgique ! Or, il me semble essentiel de ne pas oublier certaines choses de notre histoire. Même si je ne pense pas que des choses similaires se produisent aujourd’hui, néanmoins des éléments de la langue fasciste réapparaissent, presque impunément. Du coup, même si dans le spectacle on aborde des moments d’une histoire qui a soixante-dix ans, il reste que le public va trouver des références à des discours ou des idées actuels. C’est une fonction du théâtre de faire en sorte qu’on n’oublie pas des éléments historiques, surtout quand ils peuvent servir à comprendre le présent avec plus de perspicacité. En même temps, on est conscient que l’histoire de la seconde guerre fut différente selon les pays. Aussi, on va essayer, notamment en créant un site internet et en travaillant avec des universités dans chaque pays où les spectacles seront joués, de stimuler le spectateur pour qu’à partir du spectacle il retourne vers des éléments de son histoire, des éléments qui ne se trouvent pas dans les textes de Littell, mais qui sont comme « en écho » avec ces textes. Du coup, le spectacle ne se termine pas avec le spectacle mais offre, à tous les spectateurs intéressés, de poursuivre l’expérience et la réflexion à partir d’Internet.