Prendre le temps…

Étincelle

Entretien avec François Verret

François Verret

François Verret

Votre nouveau spectacle, Rhapsodie démente, s’inscrit dans un travail sur plusieurs années que vous avez intitulé « Chantier 2014-2018 ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Le « chantier 2014-2018 » est né de la volonté de ne pas s’en tenir à un regard passif sur les commémorations de la Grande Guerre. Si on évoque de manière disons « responsable » les disparus, le gâchis, la folie, bref la tragédie, on ne se pose pas réellement la question de pourquoi ça s’est passé. Peut-être n’y a-t-il pas d’explication, mais, avant de le déclarer, avons-nous pris la peine et le temps de nous interroger vraiment ? Si explications il y a, certainement celles-ci ne disent pas tout, mais gageons qu’elles pourraient éclairer, ne serait-ce qu’un peu, certains pans de l’histoire, et un peu de notre présent, bref, ce qui nous constitue. Aujourd’hui, je pense que nous ne prenons pas assez le temps de nous interroger sur ce qui s’est passé, ce temps de réflexion n’existe pas, n’existe plus. Nous sommes tous entraînés, happés par une accélération continuelle des choses, par un temps de l’urgence permanente, qui réduit nos capacités à penser. C’est dans cette optique que le « chantier 2014-2018 » s’est imposé à nous : prendre du temps pour interroger ce qui nous semble devoir l’être. C’est dans ce contexte que se situe Rhapsodie démente. Une image me revient fréquemment, celle de l’angelus novus, l’ange de l’histoire, dont parle Walter Benjamin. Cet ange est debout et regarde en arrière. Que voit-il ? Des ruines, un amoncellement de ruines. Il aimerait rester plus longtemps pour comprendre comment on en est arrivé là, à quoi cela nous engage, etc., seulement un vent inouï qui, dit-on, vient du Paradis s’engouffre dans ses ailes et l’emporte vers ce qu’on appelle « le progrès ». Ce qui s’impose peu à peu dans notre sombre époque, à notre corps défendant, c’est une culture de l’oubli. Quand on ne prend pas le temps de s’interroger sur l’histoire, on aboutit alors à des simplifications, des images réduites, pour ne pas dire à des falsifications. On en arrive à des moments où le langage finit par dire n’importe quoi, avec une espèce d’effondrement du sens des mots qui prétendent nommer ce qui s’est passé, et une complexité qui a totalement disparu. À travers notre chantier, nous avons voulu nous réinterroger sur les enjeux d’un travail de mémoire qui, à mes yeux, doit être lié au « désir » plus qu’à un présumé « devoir ». Éveiller ce désir, notamment chez des jeunes gens, pour qu’ils fassent, s’ils le souhaitent, ce travail, qui consiste à s’interroger sur l’histoire, et donc sur ce qui les constitue, c’est l’ambition de notre chantier, dont Rhapsodie démente est la première pierre.

Ce n’est donc pas une œuvre mémorielle, mais plus une interrogation sur la mémoire ?

La question de la mémoire est essentielle. Il faut voir comment elle peut être tour à tour défaillante, trouble, ou parfois lucide. Et dès lors qu’il s’agit d’événements historiques, donc d’une histoire collective, c’est aussi collectivement que nous devons les appréhender pour permettre une confrontation des points de vue. S’approcher d’une vérité, en acceptant de ne jamais pouvoir l’atteindre, et donc enclencher un processus de construction perpétuelle de mémoire collective, c’est ça l’enjeu ! Ce n’est pas qu’un voyage intérieur, c’est aussi une alliance, une patience, un apprentissage de l’écoute du point de vue subjectif de l’autre. Il y a un double mouvement qui s’opère, avec une exigence de descendre en soi, d’assumer les opacités comme les clartés de sa propre subjectivité, et la nécessité d’accueillir celles de l’autre, pour peu à peu prendre plaisir à une remise en question quasi permanente : « saura-t-on jamais ce qui s’est passé ? ». Ce questionnement à plusieurs, c’est ce qui peut permettre d’éviter que ne se réitèrent dans le temps présent, ou dans un très proche avenir, des choses que nous souhaiterions ne plus jamais revoir. Je suis intimement convaincu que c’est en se réinterrogeant sur le passé, plutôt que d’être dans le déni ou l’oubli, qu’on se donnera plus de chances de ne pas répéter certains mécanismes.

Votre Rhapsodie démente est un travail et une création collectifs. Pouvez-vous nous dire comment vous avez procédé ? Et avez-vous travaillé avec des historiens ?

Pas directement avec des historiens. Mais, tout le travail est marqué par la lecture de livres, de témoignages ou de points de vue critiques. D’ailleurs, le premier livre qui a été littéralement moteur pour moi est celui de l’historien anglais Eric J. Hobsbawm : L’Âge des extrêmes, son histoire de ce qu’il qualifie de « très court XXe siècle ». Par la suite, ça s’est croisé avec d’autres matériaux et, notamment, en dialoguant à plusieurs, on a fait naître une réalité très tangible : un creuset d’artistes et de chercheurs. Un formidable chantier de recherches dramaturgiques s’est mis en mouvement. La forme d’écriture qui surgit engage chacun en tant qu’auteur. Chacun invente sa langue. Ce n’est pas moi qui compose une partition que d’autres vont interpréter. Il y a réellement une construction collective, chacun inventant son langage. Dans ce processus, chacun tient un journal de travail. En soi c’est très banal, mais c’est ce qui nous donne des appuis, et nous permet de tester un ensemble de choses, d’être très ouverts, avant de prendre les décisions liées à la composition du spectacle.

Dans Rhapsodie démente, vous n’avez pas vraiment intégré l’outil technologique. En revanche, les changements de voix que vous opérez ne sont-ils pas comme une trace de votre travail au sein de l’Ircam ?

C’est sûr que les techniques qu’on a pu appréhender à l’Ircam nous ont donné des ailes pour évoquer la multiplicité des êtres qui nous constituent. Parce qu’effectivement les voix peuvent changer radicalement. On peut passer d’une voix à une autre. On peut appréhender le fait que seul nous sommes multiples : une infinité de voix nous peuplent et nous habitent. C’est vrai que ce qu’on a fait à l’Ircam avec des machines, m’a révélé combien on pouvait faire apparaître cette dimension de l’inhumain, quitte à travailler ensuite sans machines. Mais, sur ce sujet, je ne voudrais pas que le rapport à la technique prenne trop d’importance. Ce sont plus les aspects dramaturgiques, poétiques et lyriques que les expériences menées à l’Ircam ont fait naître : des formes de musicalité, d’harmonie ou de disharmonie. Considérez le nom même du spectacle : Rhapsodie démente ! On s’est autorisé à inventer une forme dite rhapsodique !

Rhapsodie démente n’est que le premier spectacle de votre chantier. Deux autres doivent suivre. Seront-ils différents ou poursuivront-ils les questions que vous abordez dans Rhapsodie ?

Rhapsodie démente

Rhapsodie démente

Le titre de notre prochain spectacle, c’est Le pari. De quel pari s’agit-il ? Du pari qu’on peut « s’en sortir » ! Se sortir de quoi ? D’un « enfer ». D’un champ de données dites objectives qui s’appellerait « le réel », ce que nous percevons être le réel, l’impasse du réel ! Quand on voit Rhapsodie démente, certains pensent que c’est une œuvre sombre, qu’il n’y a pas d’espoir. En fait, ce n’est pas la question. J’ai un profond malaise lié au sentiment que notre époque cultive un véritable déni du tragique. Or le tragique est une part de l’humain qu’il est important de reconnaître. Bien sûr, l’humain ne se résume pas au tragique. Il ne faut pas s’y résigner. Il n’y a pas de fatalité, pas de complaisance à penser que l’horizon est à ce point gris, qu’il y a no future, qu’aucune dimension de lumière ne pourrait émaner des humains. Je crois en la « survivance des lucioles ». Mais cette dimension de lumière ne peut être mise en avant comme un écran masquant toute autre dimension. C’est pourquoi j’assume le fait que Rhapsodie démente puisse être perçue comme une œuvre tragique. Cette dimension tragique est essentielle. Elle n’est pas du tout l’horizon fatal qui s’offre à chacun d’entre nous. Kafka suggère dans un petit texte, qui s’intitule Rapport pour une académie, qu’il est possible de chercher une issue au tragique, une simple issue… C’est ce « champ des possibles » que nous explorerons dans notre prochain spectacle. Nous ferons le pari de la lumière, « malgré tout ». Le plateau sera donc bien moins hanté par la présence des guerres, sans qu’elles soient oubliées, pour autant.

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