Machinerie temporelles

Étincelle

Entretien avec Daniele Ghisi, compositeur

Les machines temporelles, machines à remonter le temps, machines à dilater le temps, ont été souvent l’apanage des œuvres de fiction, de science-fiction. Et c’est en effet de fiction, et aussi un peu de science, qu’il est question ici avec la création du compositeur italien Daniele Ghisi, objet plastique autant que musical, opéra sans voix parlées, dont il nous livre l’origine et le lent processus d’élaboration.

An Experiment With Time © Daniele Ghisi

An Experiment With Time © Daniele Ghisi

An Experiment With Art

Votre œuvre s’intitule An Experiment With Time. Quelle en est l’origine ?

An Experiment with Time, c’est le titre d’un livre écrit par un ingénieur du début du XXe siècle, John William Dunne. C’était un véritable personnage que je qualifierai de polyédrique : ingénieur, il concevait des avions et il fut également l’auteur d’un traité sur la pêche à la mouche. Ce qui m’a intéressé, c’est le travail qu’il a mené sur la relation entre les rêves et le temps et qui est développé dans son livre. Celui-ci commence avec un récit que fit John W. Dunne : le rêve d’une explosion. Cette explosion, il l’identifia comme celle qui se produisit en 1917 à Silvertown quelques jours après qu’il l’ait rêvée. Il avait donc en quelque sorte rêvé le futur. En-soi, le principe est banal : c’est celui de la prophétie des rêves. Ce qui est intéressant avec Dunne, c’est qu’il va en faire un objet d’expérimentation. Il va se mettre à compter, dans ses rêves, combien d’images se réfèrent au passé et combien se réfèrent au futur. Il s’aperçoit que la quantité de rêves se référant au passé et celle se référant au futur est plus ou moins la même. Cela l’amène à dire que le flux du temps n’est qu’un phénomène de la conscience. Sans conscience de la vie, le temps est toujours devant nous. Le passé et le futur sont devant nous de manière égale. Il va développer tout un ensemble d’idées dont certaines peuvent être mises en parallèle avec des idées développées à la même époque par des philosophes, par exemple Bergson. C’est de cela que je suis parti, pour ensuite imaginer un grand jeu autour de la nature du temps. Je suis parti de l’idée de Dunne qu’un rêve peut prévoir le futur. J’ai alors construit une sorte de journal de bord rattaché à un personnage qui pourrait être John W. Dunne lui-même. Dans ce journal, il s’interroge sur la nature du temps, il interroge la cyclicité du temps, la réversibilité du temps, etc. Il y a tout un jeu entre le temps, la mémoire et le rêve qui se déploie tout au long de ce journal.

Un journal de bord : n’est-ce pas un objet temporel qui questionne lui-même le temps ? N’y a-t-il pas à l’origine de votre œuvre une boucle temporelle ? Un temps questionné dans le temps ?

Les concepts de boucle et de cycle sont à la base de l’œuvre. Cette œuvre, du moins dans une de ses versions, est une installation composée de trois écrans, sur lesquels sont projetées trois vidéos, et d’un dispositif électroacoustique. L’écran central reste toujours allumé ou presque. S’y déploie le journal de bord sur une année. Le personnage se rend compte que l’explosion qu’il a rêvée, l’explosion de Silvertown, s’est réellement produite. C’est le point de départ. Tout au long de l’œuvre, on retrouvera l’idée d’explosion en filigrane. Ce journal se divise en quatre parties, une partie par saison. Durant la première, le protagoniste réalise des expériences sur lui-même. Comme le fit Dunne, il analyse les images de ses rêves pour savoir lesquelles se réfèrent au futur et lesquelles se réfèrent au passé. Au printemps, il décide que cette expérimentation sur lui-même n’est pas suffisante. Il envoie une lettre à un journal pour permettre à d’autres personnes de faire cette expérimentation sur eux-mêmes. Le but, c’est d’obtenir plusieurs résultats . En été, il se rend compte qu’une des raisons pour lesquelles beaucoup d’images ne se réfèrent ni au passé ni au futur, serait due au fait qu’il y aurait un temps plus fin au milieu du temps. Il fait l’hypothèse d’un temps qu’on ne peut percevoir et qui se situerait entre les instants. Enfin, à l’automne, il construit une machine pour dilater le temps, étirer les instants, et voir ce qu’il y a entre ceux-ci. Il s’aperçoit que ce qu’il y a entre : c’est lui-même au début. La boucle est bouclée. À droite et à gauche, il y a deux autres personnages, qui ont chacun une autre temporalité, et une autre manière de boucler. Le personnage de l’écran du milieu vit durant une année, alors que celui de gauche vit juste une journée et que celui de droite vit, lui, une temporalité encore autre, sur toute une vie. Les trois personnes sont en fait trois alias qui ont trois temporalités différentes, et qui vivent quasiment la même vie.

An Experiment With Time © Daniele Ghisi

An Experiment With Time © Daniele Ghisi

Vous avez multiplié dans votre œuvre les références, musicales, littéraires, cinématographiques. Comment êtes-vous parvenu à articuler votre œuvre ? C’est une sorte d’Experimentation with Arts

Au début, j’avais envie de me mettre en jeu dans un domaine qui n’est pas le mien, en réalisant une installation contenant de la vidéo. Or je ne suis pas un vidéaste, et je me suis même demandé s’il ne fallait pas faire appel à un artiste vidéaste pour réaliser cette partie. Certes, je travaille en étroite collaboration avec des gens qui m’aident et m’accompagnent pour le script, pour le graphisme et pour la vidéo. Mais c’est moi qui pilote l’ensemble, qui reste au coeur de l’œuvre, car je ressentais le besoin d’aborder un domaine plus large que le domaine musical, et l’enjeu était de réaliser un objet artistique que je ne saurais pas au juste comment nommer. Cet objet, c’est un peu comme l’opéra que j’avais envie d’écrire même s’il ne s’agit pas d’un opéra. C’est une oeuvre sans voix parlées. Je voulais que les gens, en lisant les textes, aient une modalité d’écoute du texte, qu’ils parviennent à l’entendre littéralement. Pour que la rythmicité et la précision de l’élément musical par rapport au texte puissent faire que la lecture devienne aussi une écoute, l’écoute d’un journal de bord musical. J’ai donc créé un objet complexe qui me permette de faire des
références à tout ce que j’aime. Et, je me rends compte que même les sections vidéo doivent être vues parfois au moins cinq fois pour qu’on saisisse toutes les choses qui y sont placées. Il y aura une
manière de percevoir l’œuvre qui sera de la re-percevoir.

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