Orchestrer aujourd’hui – Partie 1

Étincelle

 
Pour aborder la question qui est au cœur de ManiFeste-2015, nous avons choisi de rencontrer quatre compositeurs invités par l’académie : Ivan Fedele, Michael Jarrell, Michaël Levinas et Yan Maresz. Autour des mêmes questions, un dialogue à distance…

de gauche à droite : Ivan Fedele ©  Ugo Dalla Porta, Michael Jarrell, Michaël Levinas et Yan Maresz © Guillaume Chauvin

de gauche à droite : Ivan Fedele © Ugo Dalla Porta, Michael Jarrell, Michaël Levinas et Yan Maresz © Guillaume Chauvin

L’orchestration aujourd’hui est-elle selon vous très différente de l’orchestration d’hier, dans ses principes et dans son esprit ?

[Michaël Levinas] L’orchestration est sans doute un art des timbres mais aussi un art de la transcription, de la registration, de la traduction, de l’imitation, de la métaphore – ce qui nous fait remonter loin dans l’histoire musicale occidentale mais reste toujours une problématique fondamentale et contemporaine de ce que nous appelons « orchestrer ». Messiaen, qui prétendait étrangement que le concept d’orchestration datait de Berlioz, enseignait aussi que l’orchestration était l’art de la registration de l’organiste. Les symphonistes organistes français, de Franck, Widor, Tournemire, Dupré à Messiaen s’inscrivent dans cette idée. On retrouve cette tradition du modèle de la registration chez Debussy et Ravel. Et sans doute Ligeti a-t-il ausculté l’orgue puis le piano bien tempéré.

[Ivan Fedele] L’orchestration est devenue un élément fondamental qui permet de mieux dessiner le timbre, un des éléments compositionnels parmi les plus importants du dernier siècle. Le rapport au timbre fait en sorte que le compositeur ne considère pas l’orchestration simplement comme une option possible pour révéler l’idée, mais comme la meilleure option pour révéler cette idée à travers l’orchestre qui fonctionne alors comme son instrument.

Quelle place la technologie et l’électronique ont-elles dans l’orchestration ? Quelle place leur accordez-vous ? Ou encore, voyez-vous une incompatibilité entre orchestre et électronique ou, au contraire, une forme de complémentarité-extension ?

[Michaël Levinas] L’essence même du concept orchestral basé sur le nombre de musiciens, la multiplicité des sources sonores sur le principe même de l’évolution historique de la formation, implique l’intégration en son sein de sources pouvant être d’origines électroniques. Est-ce une extension ? Une mutation ? L’orchestre a bien muté depuis 1577 et les Vingt-quatre Violons du Roi ! En ce qui concerne mon propre travail, j’ai toujours travaillé sur le timbre de l’orchestre et toutes mes pièces depuis Ouverture pour une fête étrange (1979), La Cloche fêlée (1988), Par-delà (1994), Évanoui (2009) utilisent des sources électroniques et des complexes sonores d’instruments traités en temps réel.

[Ivan Fedele] Au niveau théorique comme au niveau pratique, la technologie, l’électronique et l’orchestration vont parfaitement ensemble, d’une manière intégrée bien sûr. Par exemple, on parle d’instruments augmentés. J’ai composé une pièce pour quatuor augmenté ; il s’agit en quelque sorte d’une forme d’augmentation intégrée à l’intérieur de l’orchestre, dans le sens où les timbres électroniques peuvent être mis en valeur, qu’ils soient des échantillons, de la synthèse ou encore du traitement en temps réel. Du point de vue théorique, j’applique des « métaphores » du traitement en temps réel à l’orchestre. Je veux dire des métaphores de procédures compositionnelles. D’une certaine manière, tout traitement possible et imaginable par l’électronique devient pour moi une métaphore pour l’orchestration. C’est ce que j’enseigne aussi aux jeunes. Toutes les expériences que j’ai faites en studio, je les ai ensuite menées dans l’orchestration.

[Michael Jarrell] Il y a plusieurs travaux qui ont été menés dans le domaine de la conception de logiciels d’aide à l’orchestration. Quand on travaille avec l’ordinateur, il faut garder un esprit critique. Je vois beaucoup d’étudiants qui ont une grande confiance dans ce que propose l’ordinateur, alors que ça peut être une absurdité. Il faut donc conserver une lecture critique. En revanche, cela peut aider à mieux faire comprendre les phénomènes de l’orchestration, et avoir un côté inventif. La machine peut nous surprendre, nous proposer des choses intéressantes, des combinaisons inattendues, auxquelles on n’aurait pas pensé par habitude. Ce qui m’intéresse personnelle – ment dans ce que l’on pourrait appeler une orchestration assistée par ordinateur, c’est le côté créatif beaucoup plus que l’aspect pédagogique même. La technologie est aujourd’hui de plus en plus abordable et de plus en plus facile à utiliser mais, le problème, c’est qu’apprendre, c’est faire un effort, apprendre l’oreille interne suppose un effort. Sans cet effort, on en reste à un niveau superficiel des choses. Il faut faire attention à ne jamais perdre la profondeur des choses.

Le logiciel Orchidée

Le logiciel Orchidée

[Yan Maresz] Bien évidemment, l’électronique a toute sa place dans l’orchestration aujourd’hui, pour peu qu’on écrive avec de l’électronique. Car il y a aussi beaucoup de compositeurs qui n’utilisent pas l’électronique et qui n’en ont pas besoin. Pour moi qui l’utilise, il est bien évident que c’est une donnée fondamentale. Il n’y a aucune incompatibilité entre orchestre et électronique pour peu qu’on ait une pensée qui inclut les deux au niveau de la composition dès le départ. Autrement dit, il faut que l’électronique ait une place signifiante. L’atelier de cette année prouve encore que c’est toujours une problématique sur laquelle on a beaucoup à apprendre et de nombreuses recherches à mener. Au-delà de l’électronique, la vraie question porte sur l’informatique. A-t-elle une place dans l’orchestration ? Elle l’a depuis la musique spectrale. Tous ceux qui ont analysé la musique spectrale ont bien appris que l’analyse des timbres instrumentaux a nourri la réflexion orchestrale et a fait sonner, de fait, l’orchestre différemment. Cela fait déjà partie de l’histoire et c’est une voie qui n’est absolument pas close. Le logiciel Orchidée en est la preuve la plus actuelle.